
Projet d'écriture des 4ème, avril 2009
Dans les classes de Mme Vanraes.
Clandestine, et pourtant…
I
« - Tes chaussettes ! A côté de la cafetière, tu crois que c’est l’endroit ? »
Mon colocataire Rodolphe, pareil à lui-même, traverse l’étroite pièce qui nous est commune, la bouche pleine de pizza, m’adressant à peine un signe de la main. Il est 8 heures, j’ai cours de Physique Appliquée dans une demi-heure et pas moyen de mettre la main sur mes clefs de voiture. A la volée, j’attrape mes affaires, je claque la porte et descends les étages à toute vitesse : on est le 24 juin 2008 et il fait un temps de chien…
II
Coup de foudre ! Oui, il pleut et c’est temps d’orage. Je décide de déployer mon parapluie car pas de bâtiment accueillant en vue. Sur le bord du chemin, j’aperçois une jeune fille sous la pluie. Elle est pauvrement habillée et me fait un peu pitié sous un pareil déluge. Je traverse le rue, m’approche d’elle et l’invite alors sous mon petit abris de fortune. C’est là que je découvre pour la première fois son visage : il est un peu sale, trop maigre à mon goût mais il m’impressionne par sa beauté jeune et sauvage. Ses yeux clairs et profonds me toisent avec force et douceur à la fois tandis que sur ses lèvres fines se dessine un petit sourire accrocheur. Ses cheveux mouillés tombent sur sa robe légère, sa silhouette petite et frêle me laisse sans voix. Elle rompt alors le silence en m’adressant d’une voix assez claire un timide « merci ! »…Je crois que je vais rester encore un petit peu sous la pluie…
III
Nous marchions dans la rue sous cette pluie finalement agréable, silencieux mais nous regardant à la dérobée, quand soudain une fourgonnette de police nous arrêta pour un contrôle d’identité. Pour ma part, aucun souci (mon nom est bien connu des services), elle, par contre, se figea et blêmit : muette, elle les laissa s’approcher. Lorsque l’un d’eux se saisit de son bras, elle essaya de s’enfuir en griffant et mordant tout ce qui se présentait devant elle.
Ils l’embarquèrent sur le champ et je la vis s’éloigner par la fenêtre de la fourgonnette. J’étais affolé à l’idée de la voir partir. Je rentrais en quatrième vitesse et sautai sur le téléphone, sans faire attention au linge sale qui le recouvrait.
- Dimitri Delattre, passez-moi le commissaire Dupont…
Après les politesses d’usage et les quelques nouvelles échangées au sujet de mon père, je lui exposai la situation : il n’avait pas d’autre choix que de m’accorder la faveur que je lui demandais au regard des nombreux services que lui avait rendus mon père. Quelques heures plus tard, dans le couloir du commissariat, il m’exposait les conditions de sa libération :
- Bon, c’est vraiment parce que je connais votre père que j’accepte de la placer sous votre tutelle, mais sachez que vous êtes maintenant entièrement responsable d’elle. Gardien, libérez Luna Mingenes. Eh bien, elle a dû sérieusement vous retourner la tête, celle-là !
Il s’en alla en grommelant et je la vis : elle était là, roulée en boule, dans le coin d’une cellule provisoire…et elle était encore plus belle fragile et triste.
De retour à l’appartement, blottie dans le canapé et vêtue plus chaudement, elle ne cessait de me fixer de son regard clair. C’est alors qu’elle me remercia en quelques mots, articulés avec un accent que je ne parvenais pas à identifier et que je n’avais pas perçu lors de notre première rencontre. Je tâchais de la faire parler davantage mais elle refusait obstinément, prétextant dans un joli charabia qu’elle ne comprenait pas. Je restais donc silencieux, la regardant s’assoupir lentement dans le canapé et moi-même, au bout de quelques heures, je me laissais glisser dans le sommeil, affalé dans le fauteuil.
A mon réveil, quelle surprise de découvrir que la belle inconnue avait disparu… et mon portefeuille avec elle !
IV
Un bon à rien, je n’étais qu’un bon à rien. J’aurais dû m’en douter, cette fille était trop belle et trop sauvage et moi je m’étais laissé embobiner par cette parfaite inconnue. Mon père avait finalement raison : je n’étais qu’un faible, un sentimental, un incapable juste bon à finir dans un vieux labo qui sent l’eau de javel et le dioxyde de souffre… Bon à rien, qui ne sert à rien, nul et archinul. Il n’y avait que mon nom qui ait de la valeur…
Mon nom ! Pourquoi n’y avais-je pas songé plus tôt ! Et si elle faisait partie du trafic, celui que j’avais parcouru en première page sur Internet ? Des immigrées à la recherche de gosses de riches naïfs qui leur ouvrent les portes des maisons du 16ème ? Je sentais la colère monter en moi, le crâne bouillant et les nerfs à vif, je tournais comme un fou dans cet appartement : tout me rappelait Luna. Je décidais de sortir courir un peu pour me vider la tête.
C’est alors qu’au détour d’un immeuble je reçus le coup de grâce : elle était là, à deux pas de moi, mais surtout au bras de Rodolphe. La jalousie m’emporta alors : que faisaient-ils ensemble ? Comment l’avait-il séduite ? Tout se mit à tourner autour de moi… Elle eut un éclat de rire : une pensée me traversa l’esprit…Tuer Rodolphe !
Je me ruais sur lui et lui explosais le nez à coups de poing. Luna poussa un petit cri aigu, laissa tomber le sac qu’elle portait et s’interposa :
- Non, toi pas frapper ! Pas frapper !
J’eus un léger recul, me ressaisit, et leur hurlais toute ma haine et ma colère à me voir trompé ainsi par mon meilleur ami et cette vulgaire étrangère à qui, en quelques heures, j’avais tant donné.
- Non, toi pas crier, lui aider, moi vouloir acheter ietse pour faire Chop ska pour dire merci toi !
Elle s’était saisie du sac et me montrait, penaude, un tas de coquilles d’œufs gluant.
V
- T’inquiète, je m’occupe des nounours !
Justement, c’est le « t’inquiète » qui m’inquiète : Rodolphe se tient au centre de la pièce, le papier peint dans une main et dans l’autre les restes de son déjeuner. De toute façon, je n’ai plus le temps, je suis contraint de lui faire confiance. Après tout, c’est quand même lui qui me soutient depuis trois ans. Je me précipite hors de l’immeuble en oubliant les clefs de la voiture : dans sa nonchalance bienveillante, Rodolphe me les jette par la fenêtre. On est le 24 juin 2011 et il fait un temps superbe…
Paniqué, je cherche désespérément la porte 9 : je le connais pourtant comme ma poche, cet aéroport, mais aujourd’hui c’est différent, ma gorge est nouée, sèche, je ne dois pas louper leur arrivée.
C’est alors que je vis au milieu des passagers ma Luna, toujours aussi belle, quoique son pas soit moins vif qu’avant… Elle tient dans sa main droite le poing serré d’une toute petite fille :
- Lola, c’est ton papa…
Projet d’écriture collective 4èmes B et C
La nouvelle que nous mettons en ligne ci-dessous est le fruit du travail d’écriture mené conjointement dans deux classes de quatrième : après avoir étudié Premier amour de Tourgueniev, des extraits d’un roman de littérature de jeunesse consacré au même thème et un groupement de texte reprenant quelques scènes de rencontres amoureuses de la littérature classique, il a été proposé aux élèves un projet d’écriture visant à donner naissance à une nouvelle du même genre. Le projet devait être mené en « écho » entre les deux classes (une classe écrit le début, l’autre la suite, etc.), et de façon collective au sein de chaque classe. Les interventions du professeur ayant été les plus restreintes possibles, les lecteurs avertis excuseront les quelques maladresses d’écriture de nos jeunes et enthousiastes auteurs.
Félicitons cependant plus spécialement Vincent Onckelet (4èmeC) qui a écrit en totalité et sans intervention aucune de ses camarades ou du professeur la scène de rencontre proprement dite (II), passage qui a ensuite servi de base à l’élaboration de la nouvelle entière.
